1789

1789

4 août

 La nuit du 4 août, le vicomte de Noailles ouvre les enchères en proposant l'égalité devant l'impôt, l'abolition des droits féodaux, la suppression des corvées et des servitudes. Les surenchères commencent. Et chacun, tout en gesticulant et en criant, sacrifie allégrement le bien de son voisin. L'évêque Lubersac propose la suppression du droit exclusif de chasse. - L'évêque nous ôte la chasse, murmure le duc du Châtelet, Nemrod fameux, je vais lui ôter ses dîmes...
On abolit les colombiers, les garennes, les banalités, les juridictions seigneuriales et le peu qui reste encore du servage. Le duc d'Orléans, le futur Philippe-Égalité, est le premier à se dépouiller. « A ce moment, écrit un témoin, l'Assemblée offre l'aspect d'une troupe de gens ivres placés dans un magasin de meubles précieux, qui cassent et brisent à l'envi tout ce qui se trouve sous leurs mains. » Les privilèges les plus incroyables, les faits les plus grotesques, trouvent l'Assemblée crédule. Un cultivateur breton prétend qu'il existe dans certains cantons « un droit autorisant le seigneur à faire éventrer deux de ses vassaux au retour de la chasse, pour se délasser en mettant ses pieds dans leurs ventres sanglants ». A l'unanimité, la « chancelière » bretonne est supprimée, sans que personne mette seulement en doute cette histoire de brigands... A 3 heures du matin, la vieille France s'est effondrée. L'armature même du pays est à terre.

 

La Grande Peur

L'abolition des privilèges est la conséquence inopinée de la prise de la Bastille. Dans les semaines qui suivent celle-ci, les paysans s'émeuvent. Ils craignent une réaction nobiliaire comme il s'en est déjà produit dans les décennies antérieures, avec la réactivation de vieux droits féodaux tombés en désuétude.

Une Grande Peur se répand dans les campagnes. En de nombreux endroits, les paysans s'arment sur la foi de rumeurs qui font état d'attaques de brigands ou de gens d'armes à la solde des «aristocrates». Le tocsin sonne aux églises des villages, propageant la panique.

Chauffés à blanc, les paysans en viennent à se jeter sur les châteaux des seigneurs honnis... tout en proclamant leur fidélité à la personne du roi. Ils brûlent les archives, en particulier les «terriers» qui fixent les droits et les propriétés seigneuriales. Parfois ils maltraitent, violent et tuent les «hobereaux» et leur famille.

Ces soulèvements inquiètent les privilégiés, au premier rang desquels les députés qui siègent à Versailles. À la différence des bourgeois, qui en appellent à la répression, les nobles, plus au courant de la situation, préfèrent l'apaisement. «Le peuple cherche à secouer enfin un joug qui depuis tant de siècles pèse sur sa tête», s'exclame le richissime duc d'Aiguillon, «l'insurrection trouve son excuse dans les vexations dont il est la victime».

Une décision soudaine

L'Assemblée, passablement troublée, se réunit le 4 août au soir, à huit heures, et disserte sur les moyens de rétablir l'ordre. Armand-Désiré de Vignerod, duc d'Aiguillon (29 ans), qui compte parmi les chefs du club breton (futur club des Jacobins), propose d'offrir aux paysans de racheter les droits seigneuriaux à des conditions modérées. Le vicomte de Noailles prend la parole à son tour et surenchérit. Il propose d'en finir avec les droits seigneuriaux, «restes odieux de la féodalité» selon ses termes. Il suggère rien moins que d'«abolir sans rachat» les corvées seigneuriales et autres servitudes personnelles.

L'objectif est de «faire tomber les armes des mains des paysans» selon le mot de l'historien Albert Mathiez. Mais le vicomte de Noailles s'exprime aussi au nom de ses convictions libérales, tout comme le duc d'Aiguillon et la plupart des autres aristocrates de l'Assemblée. Sa proposition déchaîne l'enthousiasme. Les nobles de l'Assemblée montent à tour de rôle à la tribune pour lui exprimer leur soutien. Les idées s'enchaînent à la volée. Le comte de Virieu propose ainsi de détruire les colombiers féodaux, dont les habitants se gavent de grain au détriment des paysans.

Le président Chapelier fait alors observer, non sans malice, qu'aucun membre du clergé ne s'est encore exprimé. L'évêque de Chartres monte à la tribune et propose l'abolition des droits de chasse, ce qui ne lui coûte rien mais pèse sur les nobles. Le duc du Châtelet dit à ses voisins : «L'évêque nous ôte la chasse ; je vais lui ôter ses dîmes». Et, montant à la tribune, il suggère que les dîmes en nature (impôts payés à l'Église par les paysans) soient converties en redevances pécunières rachetables à volonté.

Là-dessus, voilà que sont attaqués les privilèges des provinces. Le mot privilège vient du latin et désigne une «loi particulière» : il fut longtemps synonyme de liberté. En effet, chaque fois qu’une nouvelle province était annexée, le roi promettait de respecter ses privilèges, c’est-à-dire ses libertés, les lois particulières traditionnelles, les coutumes et droits immémoriaux de ses habitants. C’est ainsi qu’au cours des siècles s’étaient imposés des droits garantissant les libertés locales.

Tout cela prend fin en cette nuit mémorable. Les représentants du Dauphiné, suivis par ceux de Bretagne et des autres pays d'État, provinces jouissant de privilèges, font don de ceux-ci à la Nation. Les représentants des villes font de même. Pour finir, un membre du Parlement de Paris proclame le renoncement à l'hérédité des offices (charges de magistrature).

Au milieu des applaudissements et des cris de joie, sont ainsi abattus les justices seigneuriales, les banalités, les jurandes et les maîtrises, la vénalité des charges, les privilèges des provinces et des villes. «Et le roi, messieurs, dit Lally, le roi qui nous a convoqués après une si longue interruption de deux siècles, n'aura-t-il pas sa récompense ? ... Proclamons-le le restaurateur de la liberté française !».

Laissons à l'historien Jules Michelet le mot de la fin :

«La nuit était avancée. Il était deux heures. Elle emportait, cette nuit, l'immense et pénible songe des mille ans du Moyen Âge. L'aube qui commença bientôt était celle de la liberté.

Depuis cette merveilleuse nuit, plus de classes, des Français ; plus de provinces, une France.

Vive la France !»

Une application mesurée

Passé le moment d'euphorie, les députés prennent le temps de réfléchir. Ils décident que seuls les droits féodaux pesant sur les personnes seront abolis sans indemnité d'aucune sorte. C'est ainsi que disparaissent à jamais certains archaïsmes comme la corvée obligatoire, de même que des injustices criantes comme la dîme ecclésiastique, uniquement payée par les pauvres.

Certains autres droits féodaux, ceux pesant sur les terres comme les cens et les champarts, devront être rachetés. À cette seule condition, les paysans pourront devenir propriétaires de plein droit de leurs terres.

Sitôt connue,  cette restriction suscite quelques désillusions dans les campagnes mais elle est abrogée quelques mois plus tard. L'ensemble des droits féodaux est irrévocablement aboli sans contrepartie ni exception par le décret du 25 août 1792, quelques jours après la chute de la monarchie.

Tous (ou presque) égaux

À la faveur de cette grande séance parlementaire qui a vu disparaître d'un coup les distinctions de classe de même que les particularismes locaux, l'égalité de tous les citoyens devant la Loi devient la règle (aujourd'hui encore, elle est au coeur de tous les débats politiques). Les députés tirent les conséquences de leur vote en préparant une solennelle Déclaration des Droits en préambule à la future Constitution.

Ils font toutefois une exception au principe d'égalité en repoussant «l'abolition de l'esclavage des Nègres» dans les colonies, proposée par le duc François de la Rochefoucaud-Liancourt, un aristocrate éclairé, adepte du progrès technique et de la philosophie des «Lumières».

A posteriori, la Nuit du 4 Août n'apparaît pas seulement comme une victoire de l'égalité. C'est aussi une avancée importante du centralisme administratif sur les us et coutumes locaux : en-dehors de la norme reconnue à Paris, il n'y a plus de légitimité.

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