1798

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Le Point.fr - Publié le 01/08/2012 à 00:00 - Modifié le 01/08/2012 à 10:06

Batman, ce héros de pacotille, peut se rhabiller ! Lors de la bataille d'Aboukir, le capitaine du Tonnant montre un courage inouï.

1er août 1798. Les trois membres arrachés par un boulet, Dupetit-Thouars poursuit le combat.

 

Cela fait du bien, de temps à autre, de raconter l'histoire d'un vrai héros. Pas d'un gugusse qui tape dans un ballon pour un salaire de 14 millions d'euros par an ou d'un Charlot qui gagne Koh Lanta après un séjour enchanteur sous les tropiques. Lisez-nous bien : le 1er août 1798, le capitaine Dupetit-Thouars continue à se battre héroïquement après la perte de trois de ses membres emportés par un boulet. Posé dans un tonneau pour rester debout, il commande ses hommes jusqu'à sa dernière goutte de sang, lors de la plus grande bataille maritime de tous les temps, Aboukir ! En face, ce n'est pas n'importe qui, c'est Nelson en personne. Vous savez, le marin borgne et manchot perché sur sa colonne à Trafalgar Square ?

La vie de l'immense Dupetit-Thouars est pavée d'héroïsme. Né en 1760 du côté de Saumur au sein d'une vieille famille aristocratique, Aristide Aubert intègre à neuf ans le collège militaire de La Flèche. Captivé par les aventures de Robinson Crusoé, il s'enfuit à plusieurs reprises pour tenter de se faire engager comme mousse. Ce n'est pas du sang qui coule dans ses veines, mais de l'eau de mer. Ayant achevé ses études militaires, il ne parvient pas à intégrer la troisième expédition de Cook autour du monde, aussi entame-t-il des études maritimes. Après les avoir terminées, il participe à la guerre d'indépendance américaine. Et pas déguisé en chauve-souris. Puis, quand Lapérouse ne donne plus de nouvelles, il monte une expédition pour partir à sa recherche, car son frère botaniste est de la partie. En décembre 1791, l'Assemblée nationale et Louis XVI en personne lui octroient une belle somme. Comme cela ne suffit pas, Aristide vend ses biens.

Meute de navires ennemis

Enfin, il arme un navire, s'élance sur l'océan, mais son bon coeur lui fait porter secours à des Portugais, avant d'apporter des vivres aux habitants d'une des îles du Cap-Vert. Il en est bien mal récompensé puisque son équipage est décimé par une épidémie. Par la suite, il est fait prisonnier au Brésil, et jeté en prison à Lisbonne en 1793. Libéré, il ne peut plus revenir en France, car la Révolution fait la chasse aux aristos. Alors, Dupetit-Thouars passe les trois années suivantes à rechercher le passage du Nord-Ouest censé contourner l'Amérique par le nord. Il finit par y renoncer, avant de retourner en France, prête à l'accueillir pour le réintégrer dans la marine qui a fort à faire. En 1796, le voilà promu chef de division. Il prend le commandement du Tonnant en mai 1798, juste avant d'appareiller pour l'Égypte avec l'escadre de Bonaparte. C'est la fameuse expédition d'Égypte entreprise par le jeune général à la recherche de Dalida, qui lui a dédié Napo l'amoroso.

C'est ainsi que Dupetit-Thouars se retrouve au mouillage dans la rade d'Aboukir avec le reste de la flotte. Si Nelson les surprend dans cette position, ça pourrait être très dangereux, mais quand il insiste pour lever l'ancre afin d'affronter l'ennemi en pleine mer, l'amiral Brueys ne l'écoute pas. Le 1er août 1798, les navires français se retrouvent donc dans une position désespérée face aux canons de l'amiral britannique. Autant dire que Dupetit-Thouars se bat comme un lion. Il demande à son équipage de clouer son pavillon sur le mât pour bien montrer qu'il combattra jusqu'à la mort. Le Tonnant affronte trois vaisseaux anglais à coups de canon. Il commence par mettre hors de combat le HSM Majestic. Pour autant, la flotte anglaise prend le dessus. Bientôt, le Tonnant se retrouve seul pour affronter une meute de navires ennemis. Une grêle de boulets laboure son pont. Le combat dure toute la nuit.

Un boulet emporte un bras, puis les jambes

Les uns après les autres, les vaisseaux français sont dévastés. Le Tonnant est l'un des derniers à résister, cerné par l'Alexander, le Swiftsure, le Theseus et le Leander. Un boulet emporte un bras de Dupetit-Thouars, qui roule au bas de son banc de quart. Refusant de quitter son poste, il se relève, se fait poser un garrot et reprend le commandement. Comme on le disait à son époque : "La douleur ne peut rien sur son âme de fer." Une nouvelle volée ennemie balaie le pont. Cette fois, Dupetit-Thouars y laisse les deux jambes. Croyez-vous que cela le décourage ? C'est mal le connaître. Le coureur sud-africain Oscar Pistorius lui envoie un tweet d'encouragement. Le vaillant capitaine français fait placer un baril de son sur la dunette, dans lequel il se fait déposer par ses hommes. Luttant contre la douleur, il donne encore quelques ordres. Mais sa vie s'en va avec son sang. Avant d'expirer, il lance d'une voix forte : "Équipage du Tonnant, n'amène jamais ton pavillon !" Selon son dernier désir, son corps est balancé à l'eau. Les requins qui tournent autour du navire se plaignent de la portion congrue.

Bien qu'ayant perdu son mât et son gouvernail, le Tonnant parvient à s'éclipser dans la nuit sans se rendre à l'ennemi. L'honneur est sauf. Mais le vaisseau ne va pas bien loin. Il s'échoue sur une plage égyptienne, où les Anglais le retrouvent quelques jours plus tard, abandonné. Le destin du Tonnant ne s'arrête pourtant pas là. Il est renfloué par les Britanniques, qui l'incorporent dans leur flotte sous le nom de HMS Tonnant. Il combat sous les ordres de Nelson à Trafalgar, puis sert de navire amiral durant la guerre anglo-américaine de 1812-1815. C'est à son bord que, le 14 septembre 1814, l'Américain Francis Scott Key, venu négocier avec les Anglais, aurait écrit les paroles de l'hymne national américain, The Star-Spangled Banner, en hommage à l'acharnement des soldats américains à défendre leur bannière étoilée lors du bombardement de Baltimore. Enfin, dernière aventure du Tonnant : en 1815, il fait partie du convoi britannique amenant Napoléon à Sainte-Hélène. "Ciao, amore, ciao", pleure Dalida.

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